Alors que la France limite l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans, le Sénégal doit affronter les effets parfois dévastateurs de l’hyper-connexion des jeunes. Entre éducation numérique insuffisante et exposition involontaire, certains adolescents se retrouvent pris dans un tourbillon de moqueries, stigmatisation et pressions sociales. Beaucoup de vies ont basculé à cause du web.
Au moment où la France vient d’adopter une loi interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans, le débat sur la protection des mineurs face au numérique dépasse désormais les frontières européennes. Au Sénégal, où les smartphones sont devenus le principal vecteur de socialisation et d’information pour les jeunes, cette question revêt une dimension cruciale de santé publique et de responsabilité sociétale. Les jeunes générations naviguent dans un monde où la frontière entre vie privée et visibilité publique est de plus en plus floue, et où l’exposition involontaire peut avoir des conséquences profondes.
Les réseaux sociaux ne sont pas de simples outils de communication. Pour les adolescents, et particulièrement pour les jeunes filles, ils peuvent devenir des miroirs déformants. L’usage intensif de ces plateformes est associé à une augmentation des troubles de l’image corporelle, de l’anxiété et de la dépression. Dans le contexte sénégalais, où la réputation familiale et la pudeur (Kersa) sont des valeurs centrales, la surexposition numérique peut entraîner des stigmatisations importantes et des pressions sociales considérables.
Le cas de Bineta, jeune mécanicienne, illustre ces risques. Autrefois épanouie dans un métier traditionnellement masculin, elle voyait son travail reconnu et valorisé. Mais lorsque des images d’elle ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux, sa vie a basculé. Les moqueries, les commentaires sexistes et la stigmatisation ont progressivement transformé une mise en lumière anodine en véritable harcèlement numérique. Cette exposition involontaire a fini par affecter sa vie sociale et personnelle, la conduisant à des déboires judiciaires liés aux pressions et aux conflits engendrés par cette visibilité non désirée. Son expérience n’est pas isolée : elle reflète une problématique plus large où l’algorithme et la viralité des contenus peuvent bouleverser l’équilibre psychologique et social des jeunes.
Face à cette réalité, le Sénégal se heurte à plusieurs obstacles pour réguler efficacement l’accès des mineurs aux réseaux sociaux. L’absence de systèmes d’identification numérique robustes rend toute limitation d’âge techniquement complexe. Par ailleurs, le smartphone reste souvent le seul accès à des contenus éducatifs et informatifs, ce qui rend une interdiction totale peu pratique et impopulaire. Enfin, la liberté d’expression et la créativité des jeunes sur le web sont des enjeux majeurs qui limitent l’adoption de mesures trop strictes.
La responsabilité de protéger les mineurs ne peut donc se réduire à la législation. Elle doit impliquer l’ensemble de la société. Une éducation aux médias et au numérique dès le primaire est essentielle pour permettre aux jeunes de comprendre les risques et de développer un usage critique. Les sanctions pour la diffusion non consentie d’images de mineurs doivent être renforcées, et les leaders d’opinion, enseignants et responsables religieux doivent être associés à la promotion d’une éthique de l’usage numérique.
Le numérique offre d’immenses opportunités, mais il expose également à de nouveaux risques. Les expériences comme celle de Bineta montrent que l’exposition involontaire peut rapidement se transformer en stigmatisation et en conséquences juridiques. La vigilance, l’éducation et la responsabilité collective sont indispensables pour garantir que l’éveil numérique des mineurs au Sénégal se fasse dans la sécurité et le respect de leur intégrité.



