La mort tragique d’Abdoulaye Ba, étudiant en chirurgie dentaire à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, survenue dans un climat de tension extrême sur le campus, a profondément choqué l’opinion publique. Au-delà de l’émotion et de l’indignation, ce drame met en lumière les dysfonctionnements structurels de l’enseignement supérieur sénégalais. Sécurité, conditions de vie, gouvernance universitaire et place de l’étudiant dans le projet national : cette tragédie pose avec acuité la nécessité d’un changement radical de paradigme.

La disparition tragique d’Abdoulaye Ba, étudiant en deuxième année de chirurgie dentaire, survenue le lundi 9 février au campus de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), ne peut être réduite à un simple fait divers. Elle constitue un choc national et met à nu les failles profondes d’un système d’enseignement supérieur arrivé à un point de rupture. L’université, censée être un sanctuaire du savoir, de la réflexion et de l’avenir, s’est transformée en un espace de tension permanente où la peur et la précarité ont progressivement supplanté la sérénité académique.
Une mort de trop, sécurité et dignité dans le temple du savoir
Cette tragédie interpelle l’État, la société et l’ensemble de la communauté universitaire. Comment en est-on arrivé à voir la mort frapper au cœur même de l’institution chargée de former l’élite de la nation ? Les scènes de véhicules blindés pénétrant dans l’enceinte universitaire et de gaz lacrymogènes se diffusant jusque dans les résidences étudiantes symbolisent une rupture grave entre l’université et les pouvoirs publics. Un campus ne peut être administré comme une zone de maintien de l’ordre classique. La violence, quelle que soit son origine, ne saurait constituer une réponse durable aux revendications sociales.
Garantir la sécurité des étudiants implique avant tout de sanctuariser l’espace académique et de restaurer la confiance. Cela passe également par une amélioration substantielle des conditions de vie. Logements surpeuplés, infrastructures vieillissantes, insécurité quotidienne. On ne peut exiger l’excellence intellectuelle de jeunes contraints de vivre dans la promiscuité et l’angoisse. À cela s’ajoute la question cruciale des bourses universitaires. Les retards récurrents de paiement constituent le principal déclencheur des crises. La digitalisation complète du système et la garantie de versements à dates fixes doivent devenir des engagements fermes et non négociables de l’État.

L’étudiant, moteur stratégique du développement national
L’étudiant sénégalais est trop souvent perçu comme une charge budgétaire, alors qu’il représente l’investissement le plus stratégique de la nation. Dans un monde dominé par l’économie du savoir, aucun pays ne peut aspirer à l’émergence sans une jeunesse formée, stable et valorisée.
Un étudiant contraint de manifester pour sa nourriture, son logement ou sa bourse est un futur chercheur, ingénieur ou médecin empêché de contribuer pleinement au développement national. L’enseignement supérieur constitue la matrice des solutions aux défis du pays, qu’il s’agisse de santé publique, d’innovation technologique ou de gouvernance. Le destin tragiquement interrompu d’Abdoulaye Ba illustre cette perte collective de potentiel. Fragiliser l’étudiant, c’est hypothéquer l’avenir économique, social et scientifique du Sénégal.
Refonder le contrat entre l’État et l’Université
La gestion répétitive des crises universitaires par des réponses ponctuelles et sécuritaires a démontré ses limites. Il est désormais impératif de refonder la relation entre l’État et l’enseignement supérieur à travers un véritable pacte national. Ce nouveau contrat doit replacer l’université au cœur du projet de développement du pays.
Il doit d’abord assurer une meilleure adéquation entre formation et emploi, en orientant les investissements vers des filières porteuses et adaptées aux besoins réels de l’économie sénégalaise. Il doit ensuite garantir des conditions sociales dignes, en faisant de l’accès au logement, à la restauration et aux soins un droit effectif pour tous les étudiants. Enfin, il doit instaurer un dialogue permanent et crédible entre autorités, administrations universitaires et organisations étudiantes, afin que la négociation prévienne les crises au lieu de les subir.
Faire triompher la force des idées sur l’idée de la force
Le drame survenu à l’UCAD doit être le signal d’alarme ultime. Investir dans l’enseignement supérieur ne se limite pas à construire des amphithéâtres ou à multiplier les réformes techniques. Il s’agit avant tout de respecter et de protéger celles et ceux qui incarnent l’avenir du pays.
Le Sénégal de demain se construit aujourd’hui dans les salles de cours, les bibliothèques et les résidences universitaires de l’UCAD (Université Cheikh Anta Diop), de l’UGB (Université Gaston Berger), de l’UIDT (Université Iba Der Thiam) et des établissements régionaux. Si la République échoue à garantir la sécurité, la dignité et la sérénité de ses étudiants, elle compromet durablement son propre avenir. Il est temps que la force des idées remplace définitivement l’idée de la force.


