À Dakar, la mendicité ne relève plus seulement d’un fait social ancien : elle s’impose désormais comme un phénomène en mutation rapide, marqué par une forte présence de ressortissants étrangers. Dans les carrefours stratégiques, les quartiers résidentiels et jusque dans les zones universitaires, la capitale sénégalaise voit se multiplier des scènes de précarité extrême qui interrogent autant sur la gestion de l’espace public que sur les dynamiques migratoires en Afrique de l’Ouest.
Du rond-point Colobane aux feux tricolores des Almadies, en passant par Ngor, Ouakam, Médina ou Keur Massar, la mendicité s’affiche désormais sous de nouveaux visages. Des familles entières, souvent accompagnées d’enfants en bas âge, occupent trottoirs, terre-pleins et abords de routes. Ces populations, majoritairement originaires de pays de la sous-région comme le Niger, le Mali ou la Guinée, s’inscrivent dans une logique de survie économique. Toutefois, leur présence massive dans l’espace public dakarois alimente un sentiment croissant de malaise chez une partie des habitants. Les scènes sont devenues familières : de très jeunes enfants s’approchent avec insistance des automobilistes ou des passants, parfois jusqu’à provoquer un sentiment de harcèlement. Entre compassion et agacement, les Dakarois oscillent, traduisant une tension sociale de plus en plus palpable.
Des “cités flottantes” en pleine émergence
Au-delà de la mendicité visible, un autre phénomène inquiète : l’installation progressive de campements de fortune dans plusieurs zones de la capitale. À Ngor virage, une zone informelle surnommée la « Cité Haoussa » s’étendait peu à peu, avec des abris précaires faits de bâches, de planches et de matériaux de récupération. Des situations similaires étaient observées le long du canal jouxtant l’Université Cheikh Anta Diop, mais aussi dans des quartiers comme Parcelles Assainies, Colobane ou Rufisque. Ces installations, parfois à même le sol, transformeraient des espaces urbains en véritables lieux de vie improvisés. Heureusement avec les opérations de déguerpissement beaucoup d’entre eux ont été rasés.
Dans ces « cités flottantes », les familles organisaient leur quotidien en plein air : préparation des repas, lessive, sommeil. Les enfants y grandissaient dans un environnement marqué par l’insalubrité, les risques sanitaires et les dangers permanents liés à la circulation routière. Cette urbanisation anarchique constitue un défi majeur pour les autorités, tant en matière d’aménagement du territoire que de sécurité et de santé publique.
Une économie informelle, une pression sociale et urbaine croissante
Derrière la mendicité se profile une réalité économique souvent sous-estimée. Le phénomène génère des flux financiers importants, alimentés par la générosité quotidienne des citoyens. Selon certaines estimations, ce « marché de l’aumône » représenterait plusieurs milliards de francs CFA chaque année à Dakar. Une manne qui attire des réseaux structurés, capables d’organiser et d’exploiter la présence de mendiants, notamment les plus vulnérables. Cette dimension organisée renforce les inquiétudes liées à la sécurité et à la gouvernance urbaine. L’absence d’identification claire de ces populations mobiles complique le travail des autorités et nourrit les perceptions d’insécurité.
L’occupation anarchique de l’espace public, combinée à la multiplication des sollicitations dans les rues, contribue à une dégradation du cadre de vie ressentie par de nombreux habitants. Dans certains quartiers résidentiels comme les Almadies, la présence de mendiants à proximité des habitations suscite souvent des tensions. Les riverains dénoncent une transformation progressive de leur environnement, entre insalubrité, nuisances et sentiment d’envahissement. Au-delà des perceptions, cette situation met en lumière les limites de la gestion urbaine face à des phénomènes migratoires non maîtrisés.
L’État du Sénégal entre fermeté et impuissance relative
Face à l’ampleur du phénomène, les autorités sénégalaises ont adopté une posture plus ferme ces dernières années. Le ministère de l’Intérieur et de la Sécurité publique a ainsi multiplié les communiqués et les opérations visant à lutter contre l’occupation irrégulière de l’espace public. Des opérations de déguerpissement ont été menées dans plusieurs zones de Dakar, aboutissant à la destruction de campements et à l’évacuation de centaines de personnes. Des sites emblématiques comme la « cité imbécile » ou certains bidonvilles de Mermoz ont été démantelés. Cependant, ces interventions peinent à produire des effets durables. Faute de solutions de relogement ou de prise en charge sociale suffisante, les populations déplacées se réinstallent ailleurs, recréant le problème sous une autre forme.
Le rapatriement des mendiants étrangers constitue un autre levier d’action. En mars 2022, près d’un millier de ressortissants nigériens ont été reconduits dans leur pays d’origine, en collaboration avec les autorités de Niamey. Dans le même temps, le Niger a engagé des initiatives pour freiner la mendicité, notamment à travers des opérations d’identification et de retour des mendiants vers leurs localités d’origine. Malgré ces efforts, les résultats restent mitigés. Les facteurs économiques qui poussent ces populations à migrer (pauvreté, manque d’opportunités, crises sociales) demeurent inchangés, favorisant les retours et la reconstitution des flux.
Un cadre légal existant mais peu appliqué
Le Sénégal dispose pourtant d’un dispositif juridique encadrant la mendicité. La loi n° 2005-06 interdit notamment l’exploitation de la mendicité d’autrui, en particulier celle impliquant des enfants. Mais dans la pratique, l’application de cette loi reste insuffisante. Le manque de moyens, la complexité du phénomène et les enjeux humanitaires limitent l’efficacité des mesures répressives.
La mendicité étrangère à Dakar pose une équation délicate. D’un côté, l’État doit garantir l’ordre public, la sécurité et la préservation du cadre de vie urbain. De l’autre, il est confronté à des populations en situation d’extrême vulnérabilité, souvent poussées à migrer par nécessité. Ce dilemme est au cœur du débat actuel. Une réponse exclusivement sécuritaire apparaît insuffisante, tandis qu’une approche uniquement sociale semble difficile à soutenir face à l’ampleur du phénomène.
Vers une nécessaire réponse régionale et structurelle
Au-delà du cadre national, la question de la mendicité transfrontalière renvoie à des dynamiques régionales profondes. Les flux migratoires en Afrique de l’Ouest, largement facilités par la libre circulation, nécessitent une coordination renforcée entre États. Des politiques concertées, intégrant à la fois la prévention, la réinsertion et le développement économique dans les pays d’origine, apparaissent indispensables pour agir à la source. Parallèlement, le Sénégal devra renforcer ses dispositifs d’accueil, de prise en charge sociale et de contrôle de l’espace public pour éviter que la situation ne s’aggrave.
Dakar, vitrine du Sénégal et hub régional majeur, se retrouve aujourd’hui confrontée à un défi structurant. La gestion de la mendicité étrangère dépasse la simple question de l’ordre urbain : elle touche aux fondements mêmes de la cohésion sociale, de la gouvernance et de la solidarité. Sans réponse durable, le risque est de voir s’installer durablement une fracture entre une ville qui aspire à la modernité et une réalité sociale marquée par la précarité et l’informalité. Plus que jamais, la capitale sénégalaise est appelée à inventer un modèle de gestion capable de concilier fermeté, humanité et vision à long terme.





