Entre aiguilles souillées abandonnées dans les décharges publiques et pollution insidieuse des nappes phréatiques, la gestion des déchets d’activités de soins à risques (DASRI) s’impose aujourd’hui comme l’un des défis sanitaires les plus préoccupants au Sénégal. Dans un pays où le système de santé se modernise progressivement pour répondre aux besoins d’une population croissante, la question des déchets médicaux reste en retrait, comme une crise silencieuse aux conséquences potentiellement dévastatrices. Chaque année, plusieurs tonnes de déchets biomédicaux sont générées à l’échelle nationale. Un volume en constante augmentation, porté par l’urbanisation, l’extension de la couverture sanitaire et la multiplication des structures de soins, publiques comme privées. Mais derrière ces chiffres se cache une réalité plus inquiétante : celle d’un système de gestion encore fragile, inégal et souvent dépassé.
De la production à l’élimination, la gestion des déchets biomédicaux repose sur une chaîne complexe où chaque maillon est essentiel. Pourtant, au Sénégal, cette chaîne reste largement déstructurée. Dans les grands hôpitaux de référence, des efforts sont visibles : existence de protocoles, présence de conteneurs spécifiques, formations ponctuelles du personnel. Mais dès que l’on s’éloigne de ces centres, les insuffisances deviennent criantes. Dans de nombreux postes de santé et cabinets privés, le tri à la source est soit mal appliqué, soit totalement ignoré. Faute de moyens matériels (sacs codifiés, boîtes de sécurité, équipements de protection) ou de formation adéquate, les déchets infectieux sont souvent mélangés aux ordures ménagères. Ce mélange constitue un point de rupture critique. Une fois introduits dans le circuit classique de collecte, ces déchets perdent toute traçabilité et échappent à tout contrôle, exposant directement les agents de nettoyage, les récupérateurs et les populations environnantes.
L’incinération, entre solution et nouvelle source de pollution
Face à l’absence de systèmes centralisés performants, l’incinération reste la méthode la plus utilisée pour éliminer les déchets médicaux. Mais dans la majorité des cas, il s’agit d’incinérateurs artisanaux ou vétustes, loin des normes internationales. Ces installations, souvent rudimentaires, ne permettent pas une combustion complète. Elles libèrent dans l’air des substances hautement toxiques, notamment les dioxines et les furanes. Invisibles à l’œil nu, ces polluants s’accumulent dans l’environnement et pénètrent dans la chaîne alimentaire. Pour les populations riveraines, les conséquences sont bien réelles : augmentation des maladies respiratoires, irritations chroniques, et à long terme, risques accrus de cancers. L’incinération, censée être une solution, devient ainsi une source supplémentaire de contamination.
Au-delà de l’air, la gestion défaillante des déchets biomédicaux affecte profondément les sols et les ressources en eau. Les déchets liquides issus des activités de soins (réactifs chimiques, désinfectants, effluents hospitaliers) sont souvent rejetés sans traitement préalable. Ces substances s’infiltrent progressivement dans le sol, atteignant les nappes phréatiques. Dans un pays où une grande partie de la population dépend des eaux souterraines pour ses besoins quotidiens, cette contamination représente un risque majeur. À long terme, cette pollution silencieuse pourrait compromettre la qualité de l’eau potable, affecter l’agriculture et fragiliser la sécurité alimentaire. Un danger d’autant plus préoccupant qu’il reste largement invisible et sous-estimé.
Des avancées réglementaires confrontées aux réalités du terrain
Conscient des enjeux, l’État sénégalais a mis en place un cadre réglementaire pour encadrer la gestion des déchets biomédicaux. Le décret n° 2008-1007 constitue une avancée importante, en définissant des normes strictes pour la collecte, le transport et le traitement. Des initiatives ont également vu le jour pour moderniser les infrastructures. L’introduction de technologies comme les banalisateurs (capables de stériliser et de broyer les déchets sans combustion) ouvre des perspectives prometteuses. Ces équipements permettent de réduire considérablement les risques sanitaires et environnementaux. Cependant, leur déploiement reste limité par des contraintes budgétaires et logistiques. Le manque de financement, l’insuffisance de maintenance et l’absence de coordination entre les acteurs freinent la mise en place d’un système efficace à l’échelle nationale.
Au-delà des infrastructures, la question de la gouvernance apparaît centrale. La gestion des déchets biomédicaux implique une multitude d’acteurs : autorités sanitaires, collectivités locales, établissements de santé, secteur privé. L’absence de coordination efficace entre ces différents intervenants constitue un obstacle majeur. À cela s’ajoute un déficit de formation du personnel de santé, souvent peu sensibilisé aux enjeux liés aux DASRI. Pourtant, des solutions existent. Le renforcement des capacités, la mise en place de mécanismes de contrôle rigoureux, l’implication des collectivités territoriales et la responsabilisation des producteurs de déchets pourraient transformer en profondeur le système.
Une urgence sanitaire qui appelle à l’action
Au Sénégal, la gestion des déchets biomédicaux ne peut plus être reléguée au second plan. Elle constitue désormais une urgence sanitaire, environnementale et sociale. Derrière les défaillances actuelles, ce sont des vies humaines qui sont en jeu, des écosystèmes menacés et un avenir incertain pour les générations futures. Transformer cette crise en opportunité suppose une volonté politique forte, des investissements durables et une mobilisation collective. Car à défaut d’une réponse rapide et structurée, cette bombe à retardement continuera de se rapprocher inexorablement de son point d’explosion.



