Longtemps éclipsées par une historiographie centrée sur les figures masculines, les grandes souveraines africaines retrouvent aujourd’hui leur juste place dans le récit historique. Du Waalo à la Casamance, de l’Angola au Ghana, en passant par l’Éthiopie, ces reines, linguères, prêtresses et cheffes de guerre ont dirigé des royaumes, commandé des armées et opposé une résistance farouche aux puissances coloniales en Afrique. Leur héritage continue d’inspirer les générations africaines en quête de souveraineté, de justice et de dignité.
Pendant longtemps, l’histoire de l’Afrique a été racontée sous un prisme qui a souvent relégué les femmes au second plan. Pourtant, bien avant la période coloniale, plusieurs sociétés africaines accordaient aux femmes un rôle politique, militaire et spirituel de premier ordre. Reines, linguères, impératrices ou prêtresses, elles gouvernaient, rendaient la justice, dirigeaient des armées et prenaient les décisions les plus stratégiques pour leurs peuples. Face aux conquêtes étrangères, nombre d’entre elles se sont illustrées par un courage exceptionnel, faisant de la résistance un véritable héritage transmis à travers les siècles. Le Sénégal, comme plusieurs autres pays du continent, possède des figures féminines dont le parcours demeure une source d’inspiration.
Le Waalo, symbole du pouvoir féminin au Sénégal

Parmi les anciens royaumes sénégalais, le Waalo occupe une place particulière. Son organisation politique reconnaissait le rôle central de la Linguère, une reine disposant d’une influence considérable dans les affaires de l’État. Loin d’être une simple épouse du souverain, elle participait pleinement aux grandes décisions politiques et pouvait exercer une autorité équivalente, voire supérieure, à celle du Brack. Cette organisation illustre une réalité souvent méconnue : dans plusieurs sociétés africaines, le leadership féminin faisait partie intégrante des institutions bien avant l’arrivée des puissances coloniales.
Le sacrifice de Nder : choisir la liberté plutôt que l’esclavage
Le 7 mars 1820 demeure l’une des dates les plus marquantes de l’histoire du Sénégal. Ce jour-là, connu sous le nom de Talaatay Nder, la capitale du Waalo est attaquée par des pillards venus capturer femmes et enfants pour les vendre comme esclaves. En l’absence du roi et de son armée, la Linguère Fatim Yamar Khouriyaye organise la défense de la cité. Les femmes repoussent une première offensive avec une détermination remarquable.
Mais face à une seconde attaque beaucoup plus importante, elles comprennent que la défaite est inévitable. Plutôt que de subir la captivité et l’esclavage, elles prennent une décision qui marquera à jamais la mémoire collective : réunies dans la grande case royale, elles choisissent de mettre le feu au bâtiment et d’y périr ensemble. Ce sacrifice est devenu l’un des symboles les plus puissants de la lutte pour la dignité et la liberté au Sénégal.
Ndaté Yalla Mbodj, la dernière grande souveraine du Waalo

Fille de Fatim Yamar Khouriyaye, Ndaté Yalla Mbodj monte sur le trône en 1846 dans un contexte de forte pression coloniale. Face à l’expansion menée par le gouverneur français Louis Faidherbe, elle refuse toute soumission. Elle impose des taxes sur les marchandises françaises, contrôle les échanges commerciaux, protège les ressources de son royaume et multiplie les actes de résistance contre l’administration coloniale. Lorsque les troupes françaises envahissent le Waalo en 1855, elle prend personnellement la tête de ses combattants. Malgré une résistance héroïque, le royaume finit par tomber, mais son nom reste associé à l’une des plus grandes figures de la souveraineté sénégalaise.
Aline Sitoé Diatta, la résistance par la désobéissance
Plus d’un siècle après les héroïnes du Waalo, une autre femme devient le symbole de la résistance en Casamance. Née en 1920, Aline Sitoé Diatta, prêtresse diola de Kabrousse, s’oppose à la politique économique imposée par l’administration coloniale française durant la Seconde Guerre mondiale.
Alors que les autorités exigent des populations la livraison massive de riz pour soutenir l’effort de guerre européen, elle appelle les habitants à préserver leurs récoltes. Son message repose sur plusieurs principes : le refus des impôts en nature, la protection des cultures vivrières contre la monoculture de l’arachide imposée par le colonisateur et la valorisation des traditions spirituelles locales.
Son influence devient telle que les autorités françaises décident de l’arrêter en 1943. Déportée à Tombouctou, au Mali, elle y meurt en 1944 à seulement 24 ans, devenant l’une des grandes figures du nationalisme sénégalais.
Des reines guerrières à travers toute l’Afrique
Le Sénégal n’est pas un cas isolé. De nombreuses souveraines africaines ont dirigé des armées et affronté les puissances européennes. En Angola, Njinga Mbandi mène durant près de quarante années une guerre contre les Portugais. Diplomate redoutable, elle négocie avec les Européens lorsque cela sert les intérêts de son peuple, puis reprend les armes lorsque les accords sont trahis. Grâce à une stratégie militaire fondée sur la guérilla et des alliances régionales, elle parvient à préserver l’indépendance de son royaume pendant plusieurs décennies.
Au Ghana, la Reine-Mère Yaa Asantewaa entre dans l’histoire en 1900 lors de la guerre du Tabouret d’or. Lorsque les autorités britanniques réclament cet objet sacré représentant l’âme du peuple ashanti, elle refuse catégoriquement.
Face à l’hésitation des chefs militaires, elle lance un appel devenu célèbre, invitant les femmes à prendre les armes si les hommes renoncent au combat. Elle dirige alors la dernière grande résistance armée de l’Empire ashanti contre les Britanniques.

En Éthiopie, l’impératrice Taytu Betul joue un rôle décisif dans la victoire d’Adoua en 1896 contre l’Italie. Elle dénonce les clauses trompeuses du traité d’Ucciali et encourage son époux, l’empereur Ménélik II, à rejeter toute domination étrangère. Lors de la bataille d’Adoua, elle commande son propre contingent de soldats. Cette victoire historique permet à l’Éthiopie de conserver son indépendance et de devenir le symbole de la résistance africaine face à la colonisation.
Un héritage qui inspire toujours l’Afrique

Aujourd’hui, ces héroïnes occupent une place de plus en plus importante dans les travaux historiques, les programmes scolaires et les initiatives de valorisation du patrimoine africain. Leurs parcours rappellent que le leadership féminin n’est pas une réalité récente sur le continent, mais une tradition profondément enracinée dans l’histoire africaine. Elles démontrent également que la lutte pour la souveraineté, la liberté et la dignité a souvent été portée par des femmes capables de gouverner, de négocier et de combattre avec un courage exceptionnel.
De Nder à Adoua, de Kabrousse aux royaumes ashanti et angolais, ces souveraines ont laissé un héritage qui dépasse les frontières nationales. Leur mémoire demeure un puissant rappel que l’histoire de l’Afrique s’est aussi écrite au féminin.



