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Travail et transport : Le trajet Banlieue-Centre Ville épuise les salariés

De Keur Massar, Rufisque, Pikine ou Guédiawaye vers le centre de Dakar, des milliers de travailleurs commencent leur journée bien avant l’heure d’embauche. Pour eux, aller travailler signifie affronter de longues distances, des transports coûteux, des embouteillages et, pendant l’hivernage, des routes parfois rendues impraticables par les eaux. Une réalité qui pèse sur les revenus, la ponctualité, la santé et, plus largement, sur la qualité de vie des travailleurs.

À Dakar, la journée de travail commence parfois bien avant l’arrivée au bureau. Pour les salariés qui résident dans les zones périphériques de l’agglomération, le réveil sonne alors que la capitale dort encore. Il faut se préparer rapidement, rejoindre un premier point de départ, attendre un véhicule, effectuer une ou plusieurs correspondances, puis se frayer un chemin à travers une circulation souvent saturée. Le trajet domicile-travail est ainsi devenu, pour une partie des actifs, une véritable épreuve quotidienne.

Le phénomène s’explique en grande partie par la configuration de l’agglomération dakaroise. L’extension urbaine a favorisé l’installation d’une partie importante de la population dans des zones périphériques comme Pikine, Guédiawaye, Rufisque ou Keur Massar, tandis que de nombreux emplois et services demeurent concentrés dans Dakar. Les distances entre le domicile et le lieu de travail se sont donc allongées. Une étude de la Banque mondiale rappelle qu’en 2017, il fallait environ 95 minutes pour relier Guédiawaye au centre-ville de Dakar. 

Un salaire amputé avant même la fin du mois

À cette contrainte géographique s’ajoute celle du coût. Pour les travailleurs qui dépendent quotidiennement des transports collectifs, chaque journée de travail commence avec une dépense incompressible : celle nécessaire pour rejoindre le lieu d’emploi, puis pour rentrer chez soi.

Le poids de cette dépense est particulièrement important pour les salariés aux revenus modestes. Une analyse récente consacrée aux longs trajets domicile-travail à Dakar rapporte, à partir de témoignages de travailleurs de la banlieue, des dépenses mensuelles pouvant atteindre plusieurs dizaines de milliers de francs CFA. Dans certains cas documentés, les frais de transport dépassent 60 000 francs CFA par mois, voire davantage lorsque plusieurs moyens de transport sont nécessaires. 

À l’échelle d’un salaire modeste, la ponction est loin d’être anodine. Consacrer 50 000, 60 000 ou 70 000 francs CFA au transport ne signifie pas simplement « payer pour se déplacer ». C’est autant d’argent qui ne pourra pas être consacré au loyer, à l’alimentation, aux frais scolaires des enfants, aux soins, aux factures ou à l’épargne.

Le paradoxe est cruel : il faut parfois dépenser une partie substantielle de son salaire pour pouvoir se rendre au travail qui permet précisément de gagner ce salaire. La mobilité devient ainsi une charge économique avant même que le revenu ne soit effectivement disponible.

La Banque mondiale estime d’ailleurs que les ménages à faibles revenus de l’agglomération dakaroise peuvent consacrer 20 à 30 % de leurs revenus au transport. Le même document souligne que les faibles vitesses de déplacement et les trajets pouvant dépasser 90 minutes constituent des difficultés majeures pour les usagers. 

Des heures perdues dans les embouteillages

Mais le coût du transport ne se mesure pas uniquement en francs CFA. Il se mesure également en heures. Chaque matin, les grands axes reliant la périphérie au centre de Dakar connaissent une forte pression. Les véhicules s’accumulent, les temps de parcours s’allongent et le moindre incident peut provoquer d’importants ralentissements. Pour celui qui doit impérativement être présent à 8 heures au bureau, quelques dizaines de minutes supplémentaires peuvent suffire à transformer un départ pourtant matinal en retard professionnel.

Les données du CETUD montrent l’ampleur du problème. Une étude consacrée aux externalités négatives du transport à Dakar estime à près de 156 millions le nombre d’heures perdues chaque année du fait de la congestion routière, dans les conditions étudiées. Elle évalue également à environ 131 milliards de francs CFA la perte collective associée à cette congestion pour 2021. 

Ces chiffres donnent une dimension économique à une expérience vécue quotidiennement par les travailleurs. Le temps passé dans les bouchons n’est pas seulement du temps perdu sur la route. Il réduit le temps disponible pour la famille, le repos, les activités sociales et personnelles.

Pour certains salariés, la journée peut commencer à l’aube et se terminer véritablement plusieurs heures après la sortie du bureau. Le travail ne représente alors plus seulement les heures passées dans l’entreprise : il faut y ajouter le temps consacré à rejoindre cette entreprise et à en revenir.

Le retard, une conséquence qui peut coûter cher

Lorsque le transport devient imprévisible, la ponctualité professionnelle devient elle aussi difficile à garantir. Un véhicule qui tarde à partir parce qu’il doit être rempli, une correspondance manquée, un embouteillage inhabituel, une panne, un accident ou simplement une circulation plus dense que prévu peuvent bouleverser un itinéraire. Celui qui avait prévu une marge de sécurité peut malgré tout arriver en retard.

Le problème est particulièrement sensible pour les salariés soumis à des horaires fixes. Quelques minutes de retard répétées peuvent finir par détériorer la relation avec l’employeur, compliquer l’organisation du travail et, dans certaines professions, avoir des conséquences financières.

Une enquête réalisée par le CETUD sur la mobilité dans l’agglomération dakaroise avait déjà relevé les effets de la congestion sur la régularité des transports collectifs, notamment les difficultés de disponibilité et de fréquence des véhicules. C’est donc tout le paradoxe de la mobilité dakaroise : le travailleur doit partir de plus en plus tôt pour espérer arriver à l’heure, sans jamais avoir la certitude que son temps de trajet sera respecté.

L’hivernage, quand la route devient un obstacle supplémentaire

À cette difficulté structurelle vient s’ajouter, chaque année, une autre épreuve : l’hivernage. Lorsque les pluies s’abattent sur Dakar et sa banlieue, certains déplacements deviennent particulièrement compliqués. Les eaux stagnantes peuvent ralentir la circulation, rendre certains axes difficiles à franchir et perturber les itinéraires habituels. Pour les habitants des quartiers exposés aux inondations, le problème commence parfois avant même de rejoindre le premier véhicule.

L’Office national de l’assainissement du Sénégal (ONAS) mène régulièrement des opérations pré-hivernage précisément pour réduire ces risques. Ces opérations comprennent notamment le curage des canaux et le nettoyage des voies d’eau destinées à l’évacuation des eaux pluviales. L’organisme cite notamment des interventions dans plusieurs zones de Dakar et de la banlieue. 

L’existence même de ces dispositifs montre l’importance du problème. Pendant l’hivernage, une pluie importante peut transformer en quelques heures les conditions de déplacement. Les travailleurs doivent parfois modifier leur itinéraire, marcher dans des zones difficiles d’accès, chercher un autre moyen de transport ou attendre que la circulation reprenne. Et lorsqu’un axe stratégique est perturbé, les conséquences se propagent rapidement à l’ensemble du réseau. Un ralentissement local peut provoquer des bouchons sur plusieurs kilomètres et faire exploser les temps de parcours.

Une fatigue qui commence avant le travail

À force de répétition, ces déplacements ont aussi une dimension humaine. Se lever très tôt, marcher jusqu’à un point de départ, attendre un véhicule, voyager dans des conditions parfois difficiles, supporter les bouchons, travailler plusieurs heures puis reprendre le même chemin dans l’autre sens : cette routine finit par peser.

Le travailleur arrive parfois au bureau déjà fatigué. Et lorsqu’il quitte son lieu de travail, il sait que sa journée n’est pas encore terminée. Il lui reste le trajet retour, avec ses propres incertitudes. Cette fatigue est d’autant plus préoccupante que la mobilité ne concerne pas seulement les travailleurs. Elle touche également les étudiants, les commerçants, les élèves et les familles qui dépendent des transports urbains pour accéder aux services essentiels.

Face à cette situation, des réponses structurelles ont été engagées. Le Bus Rapid Transit (BRT) constitue l’une des principales innovations récentes dans le système de transport dakarois. Le projet vise notamment à améliorer la liaison entre Dakar et Guédiawaye grâce à une infrastructure dédiée.

Selon les résultats communiqués par la Banque mondiale, le temps de parcours en transport public entre la préfecture de Guédiawaye et la gare Petersen, au Plateau, est passé d’un niveau de référence de 95 minutes à environ 45 minutes sur le corridor concerné. La part des habitants du Grand Dakar pouvant rejoindre le centre-ville en moins d’une heure grâce au BRT a également progressé. Il y’a aussi le TER (Train Express Régional) qui permet de relier Diamniadio au Centre Ville en passant par Rufisque, Keur Mbaye Fall, Yeumbeul, Thiaroye et Pikine.

Ces avancées sont importantes, mais elles ne suffisent pas à elles seules à régler l’ensemble du problème. Tous les travailleurs de la périphérie ne résident pas à proximité du corridor BRT-TER. Beaucoup doivent encore effectuer un premier ou un dernier trajet pour rejoindre le réseau principal.

C’est précisément pour mieux comprendre ces réalités que le CETUD a lancé en 2026 plusieurs enquêtes sur la mobilité urbaine. Elles portent notamment sur 4 500 ménages et 20 000 usagers des transports, avec l’objectif d’analyser les déplacements, les coûts, les distances, les modes de transport utilisés et les difficultés rencontrées. 

Repenser la ville autour du travailleur

Le problème des longs trajets domicile-travail pose finalement une question beaucoup plus large : quelle ville veut-on construire ? Une métropole dans laquelle les emplois restent fortement concentrés au centre, alors que les logements se développent toujours plus loin, produit mécaniquement davantage de déplacements. Et lorsque les transports ne suivent pas l’expansion urbaine, ce sont les travailleurs qui supportent la facture.

La solution ne peut donc pas reposer uniquement sur l’augmentation du nombre de véhicules. Elle passe aussi par une meilleure organisation de la ville, la déconcentration des activités économiques, le développement de transports collectifs fiables, la complémentarité entre BRT, TER et réseaux de bus, l’amélioration des voiries secondaires et la lutte contre les inondations.

Il s’agit également de penser la mobilité comme une question de pouvoir d’achat. Un transport fiable, accessible et abordable constitue une forme indirecte d’amélioration du revenu des travailleurs, puisqu’il réduit les dépenses nécessaires pour accéder à l’emploi.

Travailler ne devrait pas commencer par une épreuve

Pour des milliers de Dakarois, la difficulté n’est pas de vouloir travailler. Elle est de pouvoir atteindre quotidiennement son lieu de travail dans des conditions compatibles avec un revenu décent et une vie équilibrée. Lorsque le salarié consacre une part importante de son salaire au transport, plusieurs heures de sa journée aux déplacements et une énergie considérable aux embouteillages, la question dépasse largement celle de la circulation routière. Elle devient une question sociale, économique et urbaine.

À Dakar, améliorer les conditions de travail passe donc aussi par l’amélioration des conditions de déplacement. Car un emploi situé à plusieurs dizaines de kilomètres du domicile n’a pas le même coût réel selon que le trajet dure 45 minutes ou trois heures, et selon qu’il coûte 20 000 ou 70 000 francs CFA par mois.

La véritable mesure d’une politique de mobilité ne devrait ainsi pas seulement être le nombre de bus, de routes ou d’infrastructures construits. Elle devrait aussi être ce que le travailleur gagne en temps, en argent, en ponctualité et en qualité de vie.

 

Aliou NGOM

Aliou

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