Au Sénégal, l’essor spectaculaire des réseaux sociaux a profondément modifié les modes d’expression et d’interaction sociale. Mais derrière les opportunités qu’ils offrent, ces plateformes deviennent aussi le théâtre de dérives préoccupantes. Sur TikTok notamment, la viralité des contenus favorise insultes publiques, règlements de comptes et moqueries sur l’apparence physique, au point de relancer le débat sur la régulation du cyberespace national et la responsabilité des utilisateurs.
L’expansion des réseaux sociaux a ouvert un espace inédit de parole et de visibilité. Aujourd’hui, chacun peut produire du contenu, partager ses opinions, dénoncer des injustices ou valoriser ses activités. Cette démocratisation de la communication constitue un progrès réel, facilitant l’accès à l’information, la créativité et l’émergence de nouvelles opportunités économiques. Mais cette liberté accrue s’accompagne d’un revers : l’absence de médiation éditoriale et la course permanente à l’audience favorisent la diffusion de contenus outranciers. Dans cet environnement, la polémique attire davantage que la réflexion, et la provocation génère plus de visibilité que la nuance.
Comment TikTok amplifie les tensions sociales
Le succès de TikTok repose sur un algorithme qui met en avant les contenus suscitant des réactions rapides et émotionnelles. Ce fonctionnement, efficace pour capter l’attention, tend aussi à encourager la dramatisation et l’excès. Au Sénégal, la plateforme est devenue un espace où certains utilisateurs publient des vidéos visant à exposer, critiquer ou ridiculiser d’autres personnes, anonymes ou figures publiques. Les moqueries physiques, le bodyshaming et les attaques personnelles y trouvent une audience importante, alimentant un climat numérique parfois agressif. L’utilisation des réseaux sociaux comme tribunaux publics où l’humiliation devient spectacle.
Progressivement, la culture du clash s’impose comme un mode d’expression dominant dans certaines sphères numériques. L’affrontement verbal devient un moyen de gagner en visibilité, et la polémique un levier pour accroître son audience. Cette dynamique n’est pas sans conséquences. Elle banalise les atteintes à la dignité humaine, fragilise les victimes de harcèlement en ligne et contribue à installer un climat de défiance et d’agressivité. À terme, ce phénomène risque d’éroder la confiance sociale, en instaurant une forme de peur numérique : celle d’être exposé et jugé publiquement à tout moment.
Un enjeu de régulation et une responsabilité individuelle
Face à ces dérives, la question de la régulation des réseaux sociaux s’impose avec acuité. L’enjeu n’est pas de restreindre la liberté d’expression, mais de garantir qu’elle s’exerce dans le respect des droits fondamentaux. Plusieurs pistes peuvent être envisagées : renforcer l’application des lois relatives à la diffamation et au harcèlement en ligne, accélérer les mécanismes de retrait des contenus abusifs, améliorer la coopération entre autorités et plateformes, ou encore développer des unités spécialisées dans la cybercriminalité. Une telle démarche permettrait de rappeler que l’espace numérique n’est pas une zone de non-droit, mais le prolongement de la société réelle.
Toutefois, la régulation ne peut reposer uniquement sur les institutions. Les utilisateurs doivent prendre conscience que chaque publication engage leur responsabilité morale et juridique. Publier en ligne revient désormais à s’exprimer dans un espace public potentiellement mondial. Les influenceurs, en particulier, jouent un rôle structurant. Leur audience importante leur confère un pouvoir d’influence considérable sur les comportements et les normes sociales. En promouvant des contenus respectueux et constructifs, ils peuvent contribuer à réorienter l’usage des réseaux sociaux vers des pratiques plus positives.
L’éducation numérique et préservation du vivre-ensemble à l’ère des réseaux
Au-delà des sanctions, l’éducation au numérique apparaît comme la réponse la plus durable. Former les jeunes à l’esprit critique, au respect de la vie privée et aux conséquences de leurs publications constitue un enjeu majeur pour prévenir les dérives. L’école, les familles, les médias et la société civile ont ici un rôle essentiel pour promouvoir une citoyenneté numérique responsable et apaisée. Les réseaux sociaux ne sont ni bons ni mauvais en soi : ils reflètent les usages que la société en fait. Ils peuvent nourrir la créativité, la solidarité et l’expression citoyenne, mais aussi amplifier les tensions.
Le défi pour le Sénégal consiste donc à trouver l’équilibre entre liberté d’expression et protection de la dignité humaine. Car désormais, le vivre-ensemble ne se joue plus seulement dans l’espace physique. Il se construit aussi, chaque jour, dans l’univers numérique.



