Devenue non-voyante à la suite d’un grave accident sur le campus, Khady Ndiaye aurait pu renoncer à ses études et à ses ambitions. Huit ans plus tard, elle signe un retour déterminé à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Étudiante en droit, formée au braille et aux outils numériques adaptés, elle vise aujourd’hui la magistrature. Son parcours, marqué par l’épreuve et la résilience, dépasse la réussite individuelle, il incarne un message d’espoir pour toute une génération et interroge sur la place du handicap dans l’enseignement supérieur sénégalais.
Rien ne prédestinait Khady Ndiaye à devenir un symbole. Originaire de Thiénaba, elle grandit dans un environnement où l’école représente une promesse d’ascension sociale. Très tôt pourtant, une maladie héréditaire évolutive fragilise sa vue. À mesure que les années passent, lire devient un défi quotidien. Au lycée Jules Sagna de Thiès, elle développe des stratégies pour contourner la difficulté : étudier sous une lampe torche, mémoriser intensément les leçons, s’exposer à la lumière du jour pour distinguer les caractères. Là où d’autres voient un obstacle, elle voit une raison supplémentaire de se battre. Son baccalauréat en poche, elle intègre la Faculté de Droit de l’UCAD avec une ambition claire : embrasser une carrière juridique, peut-être devenir magistrate. Le droit l’attire pour sa rigueur, mais aussi pour sa promesse d’équité.
L’année de la rupture et la reconstruction par le savoir
L’année 2016 marque un tournant brutal. Une chute dans un égout laissé ouvert sur le campus provoque une dégradation irréversible de sa vue. Le choc est physique, mais aussi psychologique. Les études s’interrompent. Les projets vacillent. Pour une jeune étudiante passionnée de droit, la perte de la vue ressemble à une condamnation. Le doute s’installe, insidieux. Comment poursuivre des études universitaires exigeantes sans pouvoir lire les textes juridiques, sans parcourir les codes, sans consulter les jurisprudences ? Le risque d’abandon est réel. Pourtant, Khady refuse que cet accident définisse le reste de sa vie.
Sa renaissance passe par l’Institut National d’Éducation et de Formation des Jeunes Aveugles (INEFJA). Dans cet institut spécialisé, elle apprend le braille, découvre l’informatique adaptée et maîtrise progressivement les logiciels de lecture d’écran comme NVDA. Ces outils deviennent ses nouveaux yeux. Ils lui permettent d’écouter ses cours, de consulter des documents numériques, de rédiger ses travaux académiques. La technologie, alliée à sa détermination, transforme ce qui semblait être une fin en nouveau départ. Mais au-delà des compétences techniques, c’est la confiance en elle qu’elle reconstruit. Elle réapprend l’autonomie, reprend goût aux études et nourrit de nouveau ses ambitions.

Le retour à l’université…une source d’inspiration pour la jeunesse
Huit ans après l’accident, Khady Ndiaye franchit à nouveau les portes de l’UCAD. Son retour n’est pas seulement symbolique ; il est porteur d’un message puissant. Elle s’inscrit à l’Institut des Métiers du Droit et reprend son parcours académique avec une maturité nouvelle. Dans les amphithéâtres, elle suit les cours grâce à la synthèse vocale. Dans les travaux dirigés, elle participe activement. Elle ne demande pas de traitement de faveur, seulement les conditions nécessaires pour apprendre comme les autres. Son ambition reste intacte : porter la robe noire, rendre la justice, défendre les droits. Magistrate ou avocate, l’essentiel pour elle est de servir l’équité.
Au-delà de son parcours personnel, Khady Ndiaye devient un modèle. Son histoire résonne particulièrement auprès des jeunes filles confrontées à des obstacles sociaux, économiques ou physiques. Elle prouve que la réussite n’est pas l’absence d’épreuve, mais la capacité à les surmonter. Dans un pays où l’accès à l’enseignement supérieur demeure un défi pour beaucoup, son exemple agit comme un signal fort. Il rappelle que le handicap ne doit pas être synonyme d’exclusion. Il interpelle aussi les institutions sur la nécessité de renforcer l’accessibilité et l’accompagnement des étudiants en situation de handicap.
Khady incarne une génération qui refuse la résignation. Une génération qui transforme la vulnérabilité en force. En ce mois de mars consacré aux droits des femmes, son parcours prend une dimension particulière. Il souligne la double bataille que mènent certaines étudiantes : celle de l’égalité des chances et celle de la reconnaissance de leurs capacités au-delà du handicap.
Khady Ndiaye ne voit plus avec ses yeux, mais elle perçoit avec une acuité remarquable les enjeux de son époque. Elle avance avec cette lumière intérieure que rien ne peut éteindre. Son histoire n’est pas seulement celle d’une étudiante courageuse. Elle est celle d’une promesse : celle que, même dans l’obscurité la plus dense, il est possible de tracer son propre chemin et d’éclairer celui des autres.


