A la Une Sport

Lutte sénégalaise : Quand la violence menace un patrimoine national

«Sport-roi» au Sénégal, la lutte dépasse depuis toujours le simple cadre de l’arène pour incarner une identité, une culture et une fierté collective. Mais depuis quelques années, la montée inquiétante de la violence, tant chez certains lutteurs que dans les gradins et aux abords des stades, ternit l’image de cette discipline emblématique. Entre dérives médiatiques, sanctions exemplaires et insécurité croissante, la lutte sénégalaise semble aujourd’hui à un tournant décisif.

La lutte n’est pas qu’un simple sport au Sénégal. Elle est une mémoire vivante, un héritage transmis de génération en génération, un langage commun qui rassemble villages et quartiers, anciens et jeunes. Pourtant, ce pilier de la culture nationale traverse une période sombre, marquée par une banalisation progressive de la violence qui menace de lui faire perdre ses lettres de noblesse.

Le dernier épisode en date illustre crûment cette dérive. Le vendredi 30 janvier à Dakar, deux jeunes espoirs de l’arène, Petit Baye Fall et Boy Dakar, étaient invités sur un plateau de télévision pour promouvoir leur combat prévu le 7 février. Un exercice classique dans la discipline, censé attiser l’intérêt du public sans jamais franchir la ligne rouge. Mais la rencontre a viré à l’affrontement lorsque Petit Baye Fall a asséné, en direct, deux coups de poing à son adversaire.

Un geste unanimement condamné. La Fédération sénégalaise de lutte (FSL) n’a pas tardé à réagir, infligeant une sanction lourde et symbolique : une suspension de trois ans, assortie de l’obligation de rembourser l’avance perçue pour le combat. Au-delà du cas individuel, cette décision vise à envoyer un message clair : la violence gratuite n’a pas sa place dans l’arène, encore moins en dehors.

Mais le malaise dépasse largement les seuls lutteurs. Autour des combats, un autre fléau gangrène la lutte sénégalaise : le phénomène des « simols ». Devenus tristement célèbres, ces actes de violence collective surviennent généralement à l’issue des grands combats. Profitant de la foule et de la confusion, des groupes de jeunes s’en prennent à des passants ou à des commerçants isolés, parfois armés de machettes ou de gourdins. En quelques instants, les victimes sont dépouillées de leurs biens, laissant derrière elles un sentiment d’insécurité durable.

Contrairement à une agression classique, le « simol » repose sur le nombre, la rapidité et l’effet de surprise. Une stratégie qui rend ces violences d’autant plus traumatisantes et difficiles à prévenir. Résultat : de nombreux Sénégalais redoutent désormais les jours de combat et hésitent à sortir, là où la lutte devait être une fête populaire.

Face à cette situation préoccupante, le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité publique est monté au créneau, mettant en garde contre ces dérives qui menacent l’ordre public. L’arrestation récente d’un lutteur impliqué dans une affaire liée à ces violences marque un signal fort. Un pas important, certes, mais encore insuffisant pour endiguer un phénomène profondément enraciné.

Aujourd’hui, la lutte sénégalaise se trouve à la croisée des chemins. La nouvelle Fédération, dirigée par Bira Sène, est attendue au tournant. Les amateurs comme les acteurs du milieu espèrent des réformes courageuses, capables de restaurer l’éthique, la discipline et le respect qui faisaient jadis la grandeur de ce sport.

Le défunt champion Mame Gorgui Ndiaye

Les anciennes gloires de l’arène (Manga 2, premier Roi des Arènes, Mbaye Guèye, Mame Gorgui Ndiaye, Moustapha Guèye, Falaye Baldé, Double Less, Robert Diouf ou encore Doudou Baka Sarr) ont bâti une légende fondée sur le courage, la maîtrise de soi et l’honneur. Avant l’ère moderne incarnée par Tyson, Yékini ou Balla Gaye 2, ces champions avaient déjà inscrit la lutte dans l’histoire et le cœur des Sénégalais.

C’est désormais à la nouvelle génération de prendre le relais, non seulement en remportant des combats, mais surtout en préservant cet héritage. Car si la lutte perd son âme au profit de la violence, c’est toute une culture qui vacille. Et avec elle, une part essentielle de l’identité sénégalaise.

Aliou Ngom

Aliou

About Author

You may also like

A la Une Actu Culture

Les zoulous d’Afrique du Sud un groupe ethnique légendaire

plusieurs territoires. Avec une tradition originale et vivante à travers la culture qui sert de vecteur. Un peuple mineur constitué
A la Une Culture

Le mariage traditionnel au mali

Le mariage Malien est un mariage qui peut durer jusqu’à plusieurs semaines. Le Mali est un pays laïque, mais 90