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Mutilations génitales féminines : La longue marche vers une génération sans lame

Malgré leur interdiction légale depuis 1999, les mutilations génitales féminines demeurent une réalité persistante dans plusieurs régions du Sénégal. Entre pression sociale, dérives sanitaires, résistances culturelles et enjeux économiques, la lutte pour l’abandon définitif de l’excision se poursuit, portée par la société civile, les leaders religieux et une jeunesse déterminée à rompre avec l’héritage de la douleur.

Entre les dunes arides du nord de Matam et les forêts luxuriantes de la Casamance, une bataille silencieuse mais décisive est en cours. Celle contre les mutilations génitales féminines (MGF), encore appelées excision, une pratique ancestrale qui continue de marquer à vie des milliers de jeunes filles sénégalaises. Longtemps enfouie sous le poids de la tradition et du silence communautaire, cette réalité commence à être frontalement interrogée par une société civile de plus en plus organisée et par une jeunesse qui refuse désormais d’hériter de la douleur comme legs culturel.

Quand le rite devient prison sociale

Si les chiffres officiels indiquent un recul progressif de la pratique, la réalité du terrain reste contrastée. Dans plusieurs zones rurales et transfrontalières, l’excision demeure une norme sociale profondément enracinée, transmise de génération en génération, souvent à l’abri des regards et des statistiques. Dans de nombreuses communautés, l’excision n’est pas perçue comme un acte de violence, mais comme un passage obligé, un marqueur identitaire et moral. Elle est assimilée à un « brevet de vertu », condition indispensable pour être jugée «pure», «propre» et digne du mariage.

Une fille non excisée est souvent considérée comme incontrôlable, indisciplinée ou moralement suspecte. Cette perception collective crée une pression sociale écrasante. Ne pas se conformer au rite, c’est s’exposer à l’exclusion, aux moqueries, au rejet de la belle-famille et parfois à l’impossibilité de se marier. « Ce n’est pas la loi qui fait peur, c’est le regard du voisin », confie une médiatrice communautaire à Kolda. Ainsi, malgré l’interdiction légale des MGF au Sénégal depuis 1999, la pratique persiste, déplacée dans la clandestinité et les zones reculées, parfois même au-delà des frontières nationales.

Pour briser ce cycle, les acteurs de terrain ont compris qu’il ne suffisait pas de criminaliser. Il fallait transformer les normes sociales elles-mêmes : redéfinir l’honneur, faire comprendre que protéger sa fille est plus digne que de la soumettre à un rite mutilant.

La menace silencieuse de la «médicalisation»

Un phénomène particulièrement préoccupant a émergé ces dernières années : la médicalisation de l’excision. Dans certaines zones urbaines ou périurbaines, des parents, conscients des risques sanitaires et des sanctions pénales, se tournent vers des agents de santé pour faire pratiquer l’excision dans des conditions prétendument « propres » ou « sécurisées ».

Cette dérive, loin d’être une solution, constitue une nouvelle forme de banalisation du crime. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) est formelle : il n’existe aucune forme d’excision sans danger. Qu’elle soit pratiquée par une matrone traditionnelle ou par un professionnel de santé, la mutilation génitale féminine reste une violation grave des droits humains, causant des dommages irréversibles au système nerveux, reproducteur et psychologique des victimes. Les complications sont multiples : douleurs chroniques, infections, troubles urinaires, complications lors de l’accouchement, traumatismes psychologiques profonds, parfois même la mort.

Education, religion et justice de proximité…les piliers de la résilience

Face à l’ampleur du fléau, la stratégie sénégalaise d’abandon des MGF repose sur plusieurs leviers complémentaires. L’autonomisation des femmes constitue l’un des axes majeurs. À travers des programmes comme ceux de l’ONG Tostan, des milliers de femmes ont accès à l’alphabétisation, à l’éducation aux droits humains et à des activités génératrices de revenus. Une femme instruite et économiquement indépendante est mieux armée pour résister aux pressions communautaires et défendre l’intégrité de ses filles. L’implication des chefs religieux s’est également révélée décisive. Longtemps, l’excision a été associée à l’Islam par une confusion doctrinale largement entretenue. Aujourd’hui, de nombreux imams et érudits islamiques sillonnent les villages pour rappeler que le Coran n’exige nullement cette pratique, la qualifiant même de nuisible et contraire aux principes de protection de la dignité humaine.

La justice de proximité joue un rôle clé. Au-delà des tribunaux de Dakar, ce sont les comités de vigilance communautaires qui surveillent les périodes à risque, notamment les vacances scolaires, traditionnellement propices aux rites. Ces comités alertent, sensibilisent et empêchent les départs vers les zones de brousse où l’excision est pratiquée en toute discrétion.

Un impact sous-estimé…l’espoir au bout de la parole

Au-delà du drame humain, les mutilations génitales féminines ont un coût économique considérable. Les dépenses liées aux complications obstétricales, aux soins d’urgence, aux hospitalisations prolongées et à la prise en charge psychologique pèsent lourdement sur le système de santé. À cela s’ajoute la perte de productivité des femmes souffrant de traumatismes physiques et mentaux chroniques. Selon plusieurs études, investir dans l’abandon des MGF permet non seulement de sauver des vies, mais aussi de libérer un potentiel économique immense, en améliorant la santé, l’éducation et la participation des femmes à la vie économique.

À Matam, Kolda ou Sédhiou, des jeunes filles autrefois promises à la lame prennent aujourd’hui la parole sur les ondes des radios communautaires. Elles témoignent, expliquent, dénoncent. Elles ne se définissent plus comme des victimes, mais comme des ambassadrices de l’intégrité. Leur message est clair : il est possible de respecter sa culture sans sacrifier son corps. La route reste longue vers l’objectif ambitieux de « Zéro mutilation génitale féminine d’ici 2030 », mais les lignes commencent à bouger. Lentement, les cicatrices du Sénégal cessent de saigner. Et dans les villages, une peau neuve apparaît : celle d’une génération qui grandira sans peur, sans lame, et sans silence.

Aliou Ngom

Aliou

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