Société

Urgence nationale : Briser la spirale du féminicide et de l’indifférence au Sénégal

Meurtres de femmes, viols, agressions répétées et violences numériques : le Sénégal fait face à une crise profonde des violences basées sur le genre. Au-delà de l’émotion suscitée par chaque drame, c’est une réponse structurelle, politique et médiatique qui s’impose pour enrayer une spirale devenue insoutenable.

Le Sénégal est aujourd’hui sommé de se regarder en face. La succession de cas de meurtres de femmes et de viols, régulièrement portés à la connaissance de l’opinion publique, impose une introspection nationale profonde. Ces violences répétées révèlent une réalité inquiétante : pour de nombreuses Sénégalaises, le foyer comme l’espace public demeurent des lieux d’exposition permanente au danger. Loin d’être des faits isolés, ces drames traduisent l’existence d’un système de violences enraciné, toléré par le silence, nourri par l’impunité et aggravé par l’indifférence collective.

Cette réalité entre en contradiction directe avec la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, qui garantit le droit à la vie, à l’intégrité physique et morale et au respect de la dignité humaine. En affirmant que toute personne a droit à la protection de la loi et à la sécurité, la Charte impose aux États une obligation positive : prévenir les violences, protéger les victimes et sanctionner les auteurs. Chaque féminicide constitue ainsi non seulement un drame humain, mais aussi une défaillance grave de la protection due par l’État.

Les cas récents de féminicides rappellent douloureusement ceux qui ont marqué l’opinion ces dernières années, notamment cette femme abattue par balle à Keur Mbaye Fall. Ces actes d’une brutalité extrême indiquent que le seuil de l’acceptable a été franchi. La Convention de l’Union africaine sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes et des filles, adoptée en 2025, reconnaît explicitement le féminicide comme une forme spécifique de violence fondée sur le genre, résultant de rapports de pouvoir inégaux et de discriminations structurelles.

Mais le féminicide n’est que l’aboutissement d’un continuum de violences. Les agressions physiques et sexuelles persistent à un rythme alarmant, malgré le renforcement du cadre légal. Les données disponibles, largement sous-estimées en raison de la peur, de la stigmatisation sociale et du déficit de confiance envers les institutions, traduisent une insécurité chronique. Or, les normes africaines rappellent que l’absence de poursuites effectives et la lenteur judiciaire constituent un manquement à l’obligation de diligence des États.

À cette violence tangible s’ajoute une autre, plus insidieuse mais tout aussi destructrice : la violence numérique. Cyberharcèlement, diffusion d’images intimes sans consentement, campagnes d’humiliation en ligne : le cyberespace est désormais reconnu par les instruments africains comme un nouveau champ de violence, où les droits à la dignité, à la vie privée et à la sécurité sont quotidiennement bafoués.

La protection des femmes ne peut plus relever du registre symbolique ou de la réaction ponctuelle. Elle doit s’imposer comme une priorité régalienne. En ratifiant les instruments africains relatifs aux droits humains, le Sénégal s’est engagé à adopter et à appliquer des lois pénales efficaces, à garantir un accès réel à la justice et à assurer la prise en charge globale des victimes.

Cela implique une réforme effective de la chaîne judiciaire : application stricte des sanctions prévues par la loi, accélération des procédures et spécialisation des forces de sécurité et des magistrats. La Convention africaine insiste sur une approche centrée sur la victime, fondée sur le respect de la dignité humaine, la protection de la vie privée et la sécurité des plaignantes.

Le renforcement des mécanismes de protection demeure tout aussi crucial. Le déficit criant de centres d’hébergement et de structures d’accueil pour femmes en danger constitue une faille majeure. Or, les normes africaines font de l’existence de foyers d’accueil accessibles, sécurisés et répartis sur l’ensemble du territoire un pilier essentiel de toute politique crédible de lutte contre les violences basées sur le genre.

La prévention, enfin, doit être érigée en axe stratégique. Déconstruire les stéréotypes de genre, promouvoir l’égalité et encourager des modèles de masculinité positive figurent au cœur des engagements africains. Il s’agit de rompre avec la transmission intergénérationnelle de la violence et de transformer durablement les normes sociales.

Les médias occupent une place centrale dans la perception sociale des violences faites aux femmes. Pourtant, l’usage récurrent de termes tels que « crime passionnel » ou « drame conjugal » contribue à minimiser la gravité des faits et à diluer la responsabilité des auteurs. La Convention africaine appelle explicitement les médias à jouer un rôle actif dans la prévention, la sensibilisation et la lutte contre la banalisation des violences.

Nommer correctement les actes est un impératif éthique. Un meurtre de femme en raison de son genre est un féminicide. Les mots façonnent la conscience collective et conditionnent l’action publique. La presse a également la responsabilité de préserver la dignité des victimes, de protéger les proches et d’éviter le sensationnalisme. En relayant les mécanismes d’alerte, les numéros d’urgence et les initiatives de prévention, elle peut devenir un levier essentiel de protection et de changement social.

Le Sénégal ne pourra prétendre à un développement harmonieux tant que la moitié de sa population vivra sous la menace permanente de la violence. La sécurité des femmes constitue un indicateur fondamental de l’État de droit, de la maturité démocratique et du respect des engagements africains en matière de droits humains.

Protéger les femmes, c’est protéger la société tout entière. Il ne s’agit ni d’un combat sectoriel ni d’une revendication marginale, mais d’un impératif civilisationnel. L’heure n’est plus aux indignations passagères ni aux condoléances de circonstance. Elle est à l’action ferme, cohérente et durable, pour que le droit à la vie, à la dignité et à la sécurité, consacré par la Charte africaine, cesse d’être un principe théorique et devienne une réalité vécue par toutes les Sénégalaises.

Aliou

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