Culture

Nécrologie-Culture : Thierno Diagne Bâ, un architecte d’un cinéma moderne s’est éteint

Le Sénégal perd l’un de ses esprits les plus engagés dans la structuration des industries culturelles. Décédé ce vendredi, Thierno Diagne Bâ laisse derrière lui une œuvre intellectuelle, institutionnelle et artistique qui aura profondément marqué la réflexion et l’action autour du cinéma sénégalais et africain.

La nouvelle de la disparition de Thierno Diagne Bâ a provoqué une onde de choc dans les milieux culturels sénégalais. Plus qu’un professionnel, c’est un véritable bâtisseur qui s’en va, emportant avec lui une vision ambitieuse et structurée du développement des industries culturelles. À la croisée des chemins entre pratique, réflexion et politique culturelle, il incarnait une génération consciente des défis du numérique et des enjeux de souveraineté culturelle. Sa trajectoire témoigne d’un engagement rare, fait de constance, de rigueur et d’une foi inébranlable dans le potentiel du cinéma africain.

Un parcours façonné par la rigueur et la vision

Diplômé de l’Université Senghor d’Alexandrie, où il obtient un Master en gestion des industries culturelles, Thierno Diagne Bâ s’était très tôt distingué par sa capacité à penser la culture comme un écosystème global. Pour lui, le cinéma ne se limitait pas à la création artistique : il constituait une chaîne de valeur complète, allant de la production à la diffusion, en passant par la formation, la régulation et la promotion. Cette approche systémique allait structurer l’ensemble de son parcours. À la Direction de la Cinématographie nationale, à Dakar, où il occupait le poste de chef du bureau communication et manifestations cinématographiques, il s’imposait comme un acteur central de la politique de valorisation du cinéma sénégalais. Son travail consistait notamment à renforcer la visibilité des œuvres locales, à accompagner les initiatives de diffusion et à soutenir les événements dédiés au septième art. Discret mais efficace, il œuvrait en coulisses pour créer des passerelles entre les institutions, les créateurs et le public.

Ciné Rip pour rapprocher le cinéma des territoires

L’une des contributions majeures de Thierno Diagne Bâ reste sans conteste la création du festival Ciné Rip, en 2010 à Nioro du Rip. À travers cet événement, il portait une conviction forte : la culture ne doit pas être confinée aux grandes capitales, mais irriguer l’ensemble du territoire. Dans une région souvent éloignée des circuits culturels traditionnels, Ciné Rip est devenu un espace de rencontre, de formation et de diffusion. Projections en plein air, ateliers, échanges entre professionnels et publics : le festival a progressivement contribué à créer une véritable dynamique culturelle locale. Au-delà de l’événement lui-même, cette initiative traduisait une vision politique de la culture : celle d’un outil d’inclusion sociale et de développement territorial. Thierno Diagne Bâ voyait dans le cinéma un moyen de raconter les réalités locales, de valoriser les identités et de stimuler l’économie culturelle.

Une pensée stratégique pour un secteur en mutation

Intellectuel rigoureux, il a également marqué les esprits par ses écrits. Son ouvrage publié en 2014, “L’Industrie cinématographique au Sénégal : état des lieux et proposition d’une nouvelle stratégie à l’ère du numérique”, demeure une référence pour les chercheurs, étudiants et professionnels du secteur. Dans ce travail, il posait un diagnostic clair : malgré un riche héritage cinématographique, le Sénégal fait face à des défis structurels majeurs, notamment en matière de financement, de distribution et d’exploitation des œuvres. Il appelait à une réforme en profondeur des politiques publiques, à une meilleure organisation du secteur et à une adaptation aux mutations technologiques.

Sa réflexion s’est affinée au fil des années. En 2020, dans un texte prospectif rédigé à Paris, il attirait l’attention sur la montée en puissance des industries cinématographiques asiatiques. Pour lui, cette dynamique reposait sur des choix stratégiques assumés, des investissements massifs et une volonté politique claire. Il invitait ainsi les pays africains à s’inspirer de ces modèles, non pas pour les reproduire à l’identique, mais pour construire des politiques adaptées aux réalités locales. Il plaidait pour la mise en place d’instruments juridiques solides, le développement des infrastructures et l’accompagnement des créateurs dans un environnement numérique en pleine expansion.

Au cœur de son engagement se trouvait une idée centrale : la souveraineté culturelle. Dans un monde dominé par les grandes industries de production de contenus, Thierno Diagne Bâ alertait sur le risque pour l’Afrique de devenir un simple marché de consommation. Face à cette réalité, il appelait à une mobilisation collective pour produire, diffuser et valoriser des contenus africains. Selon lui, le cinéma devait jouer un rôle clé dans la construction des imaginaires et dans la transmission des valeurs. Son discours, à la fois lucide et volontariste, résonne aujourd’hui avec une acuité particulière. À l’heure où les plateformes numériques redéfinissent les modes de consommation culturelle, ses analyses apparaissent comme prémonitoires.

Hommages et postérité

Depuis l’annonce de son décès, les témoignages se multiplient. Professionnels du cinéma, artistes, institutions culturelles et anonymes saluent unanimement la mémoire d’un homme humble, accessible et profondément engagé. Beaucoup évoquent un mentor, un conseiller, un facilitateur. D’autres rappellent son sens du dialogue, sa capacité à fédérer et son attachement à la transmission des savoirs. Sa disparition laisse un vide considérable, mais elle invite également à une prise de conscience : celle de la nécessité de poursuivre le travail qu’il a amorcé. Car au-delà de l’homme, c’est une vision qui doit survivre.

Thierno Diagne Bâ aura consacré sa vie à bâtir, structurer et penser le cinéma sénégalais dans toutes ses dimensions. Son héritage ne se mesure pas seulement à ses réalisations, mais aussi à l’élan qu’il a insufflé. Dans un secteur encore en quête de consolidation, ses idées constituent une boussole précieuse. Elles rappellent que le développement des industries culturelles ne peut se faire sans vision, sans stratégie et sans engagement.

Avec la disparition de Thierno Diagne Bâ, le Sénégal perd un artisan discret mais déterminant de sa politique culturelle. Mais son combat, lui, demeure. Et il appartient désormais à toute une génération de le porter, de l’enrichir et de le faire fructifier. Toute la rédaction d’Etoile Africaine s’associe à la douleur et présente ses condoléances à la famille et au monde de la culture !

Aliou Ngom

Aliou

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